LAISSE-MOI T'AIMER

Quand tu souris en homme à ces tendres orages
Qui troublent dans l’amour de plus faibles courages,
Que j’aime, de ta voix démentant la gaîté,
Ce nuage qui passe à ton front attristé !

Après que je t’ai dit ma plainte tout entière,
Calmée à ton silence éloquent et rêveur,
Quand je sens tes doux yeux brûler sur ma paupière
Dis ! N’est-ce pas ton cœur qui regarde mon cœur !

Il m’éblouit de joie ! il endort mes alarmes :
Sais-tu de quel espoir il relève mon sort ?
J’y vois toute une vie, et je la vois sans larmes ;
Et je n’ai plus peur de la mort !


Toi, qui m’as seul aimée, écoute : si tu changes,
Je te pardonnerai sans t’imiter jamais ;
Car, de cet amour vrai dont s’adorent les anges,
Je sens que je t’aimais !

Et sans ton cœur, mon cœur comme un poids inutile,
Tel qu’en ce froid cadran palpite un plomb mobile,
De la nuit à l’aurore, et de l’aurore au soir,
Battra jusqu’au tombeau sans joie et sans espoir !
Et, j’en demande à Dieu pardon plus qu’à toi-même,
Je ne veux pas revivre où l’on dit que l’on aime,
Si tu dois y venir pour une autre que moi,
Et si Dieu m’y destine un autre ange que toi !

Le néant me plaît mieux ; son horreur me soulage ;
Te voir, ou ne rien voir ! hors toi, ne rien sentir ;
De toi, dont sur mes sens il imprima l’image,
Dieu me doit d’être aimée ou de m’anéantir.

Tu n’y peux rien changer. Ma vie est ton partage.
Jamais je ne t’ai vu sans t’aimer davantage ;
Et jamais, plus rêveuse en te quittant le soir,
Sans pâlir dans l’effroi de ne te plus revoir !

C’est que Dieu pour nos jours n’alluma point deux flammes
C’est qu’un même baiser fit éclore deux ames ;
Que partout où je passe en appelant ta main,
Le doux poids de tes pieds a creusé mon chemin.


Enfin, que ma pensée orageuse ou calmée,
Se dévoile riante ou s’enferme alarmée,
Comme on voit la cigale au front tremblant des blés,
Craintive, au moindre bruit tarir ses chants troublés,
Toujours teinte de ton image
C’est l’eau qui tremble et joue en mirant ton amour ;
Et si pour d’autres yeux, tes yeux ont un hommage,
C’est l’eau, l’eau sans reflets qu’abandonne le jour !

Toi ! me hais-tu ? Dis vrai ? t’ai-je offensé, mon ame ?
Dis ? quelque mot amer dans un pli de ton cœur,
Parle-t-il contre moi ta sœur, ta faible femme ?
Oh ! parle ! as-tu jamais compris une autre sœur ?

Non… J’ai froid d’y penser, tendresse inexprimable !
Ignores-en toujours les effrois douloureux :
Ne prends de mon amour que ce qu’il a d’aimable,
Et ne garde du tien que ce qui rend heureux !

Mais laisse-moi t’aimer ! Laisse-moi vivre encore !
Laisse ton nom sur moi, comme un rayon d’espoir ;
Mais dans le mot demain, laisse-moi t’entrevoir,
Et si j’ai d’autres jours, viens me les faire éclore.

**

 *

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LES ROSES DE SAADI

J’ai voulu, ce matin, te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.

Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir.

La vague en a paru rouge et comme enflammée :
Ce soir ma robe encore en est tout embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.

**

 *


 

ÄME ET JEUNESSE

Puisque de l'enfance envolée
Le rêve blanc,
Comme l'oiseau dans la vallée,
Fuit d'un élan ;

Puisque mon auteur adorable
Me fait errer
Sur la terre où rien n'est durable
Que d'espérer ;

À moi jeunesse, abeille blonde
Aux ailes d'or !
Prenez une âme, et par le monde,
Prenons l'essor ;

Avançons, l'une emportant l'autre,
Lumière et fleur,
Vous sur ma foi, moi sur la vôtre,
Vers le bonheur !

Vous êtes, belle enfant, ma robe,
Perles et fil,
Le fin voile où je me dérobe
Dans mon exil.

Comme la mésange s'appuie
Au vert roseau,
Vous êtes le soutien qui plie ;
Je suis l'oiseau !

Bouquets défaits, tête penchée,
Du soir au jour,
Jeunesse ! On vous dirait fâchée
Contre l'amour.

L'amour luit d'orage en orage ;
Il faut souvent
Pour l'aborder bien du courage
Contre le vent !

L'amour c'est Dieu, jeunesse aimée !
Oh ! N'allez pas,
Pour trouver sa trace enflammée,
Chercher en bas :

En bas tout se corrompt, tout tombe,
Roses et miel ;
Les couronnes vont à la tombe,
L'amour au ciel !

Dans peu, bien peu, j'aurai beau faire :
Chemin courant,
Nous prendrons un chemin contraire,
En nous pleurant.

Vous habillerez une autre âme
Qui descendra,
Et toujours l'éternelle flamme
Vous nourrira !

Vous irez où va chanter l'heure,
Volant toujours ;
Vous irez où va l'eau qui pleure,
Où vont les jours ;

Jeunesse ! Vous irez dansante
À qui rira,
Quand la vieillesse pâlissante
M'enfermera !

 

LA FLEUR RENVOYÉE

Adieu, douce pensée,
Image du plaisir !
Mon âme est trop blessée,
Tu ne peux la guérir.
L'espérance légère
De mon bonheur
Fut douce et passagère,
Comme ta fleur.

Rien ne me fait envie,
Je ne veux plus te voir.
Je n'aime plus la vie,
Qu'ai-je besoin d'espoir ?
En ce moment d'alarme
Pourquoi t'offrir ?
Il ne faut qu'une larme
Pour te flétrir.

Par toi, ce que j'adore
Avait surpris mon cœur ;
Par toi, veut-il encore
Égarer ma candeur ?
Son ivresse est passée ;
Mais, en retour,
Qu'est-ce qu'une pensée
Pour tant d'amour ?

 

UNE LETTRE DE FEMME

Les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire,
J’écris pourtant,
Afin que dans mon cœur au loin tu puisses lire
Comme en partant.

Je ne tracerai rien qui ne soit dans toi-même
Beaucoup plus beau :
Mais le mot cent fois dit, venant de ce qu’on aime,
Semble nouveau.

Qu’il te porte au bonheur ! Moi, je reste à l’attendre,
Bien que, là bas,
Je sens que je m’en vais, pour voir et pour entendre
Errer tes pas.

Ne te détourne point s’il passe une hirondelle
Par le chemin,
Car je crois que c’est moi qui passerai, fidèle,
Toucher ta main.


Tu t’en vas, tout s’en va ! Tout se met en voyage,
Lumière et fleurs,
Le bel été te suit, me laissant à l’orage,
Lourde de pleurs.

Mais si l’on ne vit plus que d’espoir et d’alarmes,
Cessant de voir,
Partageons pour le mieux : moi, je retiens les larmes,
Garde l’espoir.

Non, je ne voudrais pas, tant je te suis unie,
Te voir souffrir :
Souhaiter la douleur à sa moitié bénie,
C’est se haïr.

 

JOUR D'ORIENT

Ce fut un jour pareil à ce beau jour
Que, pour tout perdre, incendiait l’amour.

C’était un jour de charité divine
Où dans l’air bleu, l’éternité chemine ;
Où dérobée à son poids étouffant
La terre joue et redevient enfant ;
C’était partout comme un baiser de mère,
Long rêve errant dans une heure éphémère ;
Heure d’oiseaux, de parfums, de soleil,
D’oubli de tout… hors du bien sans pareil.

Nous étions deux !… C’est trop d’un quand on aime
Pour se garder… Hélas ! nous étions deux.
Pas un témoin qui sauve de soi-même !
Jamais au monde on n’eut plus besoin d’eux
Que nous l’avions ! Lui, trop près de mon âme,
Avec son âme éblouissait mes yeux ;
J’étais aveugle à cette double flamme,
Et j’y vis trop, quand je revis les cieux.


Pour me sauver, j’étais trop peu savante ;
Pour l’oublier… je suis encor vivante !

C’était un jour pareil à ce beau jour
Que, pour tout perdre, incendiait l’amour !

 

LES CLOCHERS ET LES LARMES

Sur la terre où sonne l’heure,
Tout pleure, ah ! mon Dieu, tout pleure.

L’orgue sous le sombre arceau,
Le pauvre offrant sa neuvaine,
Le prisonnier dans sa chaîne
Et l’enfant dans son berceau ;

Sur la terre où sonne l’heure,
Tout pleure, ah ! mon Dieu, tout pleure.

La cloche pleure le jour
Qui va mourir sur l’église,
Et cette pleureuse assise,
Qu’a-t-elle à pleurer ?… L’amour.

Sur la terre où sonne l’heure,
Tout pleure, ah ! mon Dieu, tout pleure.

Priant les anges cachés
D’assoupir ses nuits funestes

Voyez, aux sphères célestes,
Ses longs regards attachés.

Sur la terre où sonne l’heure,
Tout pleure, ah ! mon Dieu, tout pleure.

Et le ciel a répondu :
« Terre, ô terre, attendez l’heure !
J’ai dit à tout ce qui pleure,
Que tout lui sera rendu. »

Sonnez, cloches ruisselantes !
Ruisselez, larmes brûlantes !
Cloches qui pleurez le jour !
Beaux yeux qui pleurez l’amour !

 

L'ACCABLEMENT

Mes yeux rendus à la lumière,
Mais fatigués de tant de pleurs,
S'offensent des vives couleurs,
Et baissent leur faible paupière.

Les voix n'ont plus leurs doux accents,
Rien ne m'émeut, rien ne m'alarme :
Ah ! si je n'ai plus une larme,
C'est donc le bonheur que je sens ?

Croyons-le. Puisque tout m'éclaire,
C'est le bonheur qui m'est rendu :
Puisque rien ne sait plus me plaire,
C'est le bandeau que j'ai perdu.

Je regarde à présent la vie
Comme un lieu que j'avais quitté ;
Mais une erreur longtemps suivie
Change jusqu'à la vérité.

Vers sa belle image envolée
Mon cœur ne retournera plus :
Pour ramener l'onde écoulée,
Tous les efforts sont superflus.

Mais pourquoi, lorsque le jour tombe,
Semble-t-il isoler mon sort,
Comme s'il passait sur la tombe
De tous ceux qui m'aiment encor ?

Ah ! c'est que mon âme est changée ;
C'est que je suis faible au malheur ;
C'est que j'ai bravé la douleur,
Et que la douleur s'est vengée.

C'est que des jeux le tendre essaim,
Déserte au cri de la souffrance ;
Que tout est froid sans l'espérance,
Et qu'elle est morte dans mon sein.

Et pour celui qui fit ma peine,
Que ma voix ne sait plus nommer,
Dieu ! qu'il a mérité ma haine !
Que je voudrais ne plus l'aimer !