PAUL VERLAINE

Recueil : Chansons pour elle (1891)


Ton rire éclaire mon vieux cœur

Ton rire éclaire mon vieux cœur
Comme une lanterne une cave
Où mûrirait tel cru vainqueur :
Aï, Beaune, Sauterne, Grave.

Ton rire éclaire mon vieux cœur.

Ta voix claironne dans mon âme :
Tel un signal d’aller au feu...
... De tes yeux en effet tout flamme
On y va, sacré nom de Dieu !

Ta voix claironne dans mon âme.

Ta manière, ton meneo,
Ton chic, ton galbe, ton que sais-je,
Me disent : « Viens ça » Prodeo.
(Ô ces souvenirs de collège ! )

Ta manière ! ton meneo !

Ta gorge, tes hanches, ton geste,
Et le reste, odeur et fraîcheur
Et chaleur m’insinuent : reste !
Si j’y reste, en ton lit mangeur !

Ta gorge, tes hanches ! ton geste !


**

*


Chemise de femme, armure ad hoc


Pour les chers combats et le gai choc,
Avec, si frais et que blancs et gras,
Sortant tout nus, joyeux, les deux bras,

Vêtement suprême,
De mode toujours,
C'est toi seul que j'aime
De tous ses atours.

Quand Elle s'en vient devers le lit,
L'orgueil des beaux seins cambrés emplit
Et bombe le linge tout parfumé
Du seul vrai parfum, son corps pâmé.

Vêtement suprême,
De mode toujours,
C'est toi seul que j'aime
De tous ses atours.

Quand elle entre dans le lit, c'est mieux
Encor : sous ma main le précieux
Trésor de sa croupe frémit dans
Les plis de batiste redondants.

Vêtement suprême,
De mode toujours,
C'est toi seul que j'aime
De tous ses atours.

Mais lorsqu'elle a pris place à côté
De moi, l'humble serf de sa beauté,
Il est divin et mieux mon bonheur
À bousculer le linge et l'honneur !

Vêtement suprême.
De mode toujours.
C'est toi seul que j'aime
De tous ses atours.


**

*


Voulant te fuir


Voulant te fuir (fuir ses amours !
Mais un poète est bête),
J'ai pris, l'un de ces derniers jours,
La poudre d'escampette.
Qui fut penaud, qui fut nigaud
Dès après un quart d'heure ?
Et je revins en mendigot
Qui supplie et qui pleure.

Tu pardonnas : mais pas longtemps
Depuis la fois première
Je filais, pareil aux autans,
Comme la fois dernière.
Tu me cherchas, me dénichas ;
Courte et bonne, l'enquête !
Qui fut content du doux pourchas ?
Moi donc, ta grosse bête !

Puisque nous voici réunis,
Dis, sans ruse et sans feinte,
Ne nous cherchons plus d'autres nids
Que ma, que ton étreinte.
Malgré mon caractère affreux,
Malgré ton caractère
Affreux, restons toujours heureux :
Fois première et dernière.


**

*